Le crime du marquis d'Entrecasteaux

Né à Aix le 19 juillet 1758, conseiller au Parlement de Provence le 4 mai 1776, Jean Baptiste Raymond Joseph G Bruno de BRUNY, marquis d'Entrecasteaux, fut admis le 11 juillet 1782 comme président à mortier avec rang, séance et voix délibérative, en survivance de son père. Beau, distingué, lettré, homme du monde et homme d'esprit, il méritait la sympathie de tous; à peine âgé de dix-huit ans, il avait épousé, en novembre 1776, Angélique Pulchérie de CASTELLANE SAINT-JURS qui en avait dix-neuf. Ce mariage d'argent fut d'abord des plus heureux : la beauté, la grande douceur, la modestie et la charité, les qualités de coeur et d'esprit de la jeune femme retinrent quelque temps le jeune magistrat; mais, dès que son père eût quitté Aix pour aller à Paris et surtout dès que, par malheur, il eût fait la connaissance de la provocante Anne Angélique de PAZERY de THORAME, veuve du conseiller de MAYOL de SAINT-SIMON, plus âgée que lui, mais qui le domine et qu'il veut épouser, la vie conjugale devint un enfer. Cependant, en dépit des plus rudes épreuves, des menaces les plus pénibles et même de deux tentatives d'empoisonnement, jamais la marquise ne cessa de se montrer aimante, attachée à ses devoirs et d'une admirable patience. Parvenue à un tel degré de vertu, elle demeurait résignée, attendant que son indigne mari revînt à de meilleurs sentiments et elle paya de sa vie cette confiance qui nous émeut. Le 8 mai 1784, on la trouvait baignant dans son sang, la gorge tranchée à coups de rasoir. Le crime avait été consommé avec une froide cruauté et, pour dérouter la justice, par une habile mise en scène, on avait simulé un vol. Quant au président d'Entrecasteaux, il affecta « la sérénité de l'innocence voilée d'une feinte douleur » ; après avoir essayé de faire croire à un suicide, il insista sur le vol simulé, mais ces ruses furent inutiles. Bien vite le lieutenant général criminel LANGE DE SAINT-SUFFREN, et le procureur général du roi, LE BLANC DE CASTILLON, eurent la conviction que l'assassin n'était autre que lui-même et dirigèrent à merveille l'enquête. La vénération dont on entourait la victime, sa notoriété, celle de l'assassin et les hautes fonctions qu'il remplissait donnèrent à cette terrible affaire un immense retentissement. Les perquisitions adroitement menées confirmèrent le lieutenant général criminel dans sa première idée et toutes les hésitations cessèrent quand, le 3 juin, on apprit la fuite précipitée du président. Ne se sentant pas en sûreté, celui-ci s'était réfugié à Nice puis à Gênes, où il s'embarqua pour Lisbonne. Le Parlement de Provence fit les plus louables efforts pour arriver à l'arrêter et le ministre des Affaires étrangères, le célèbre Vergennes, mit tout en oeuvre pour obtenir son extradition. Ce fut sans succès. Incarcéré à la prison de Limoerio, le jour même de son débarquement (17 juillet), le marquis d'Entrecasteaux adressa, le 23 août, à la reine de Portugal une longue lettre, sorte de confession générale, imprégnée de la fastidieuse sensibilité de l'époque, lettre cynique dans laquelle il ne manifeste de véritable émotion que pour « l'âme divine » de Mme de SAINT-SIMON. En terminant, il affectait de réclamer le châtiment suprême pour voir finir ses tourments, mais il espérait bien attendrir la reine et obtenir sa grâce. Le gouvernement portugais refusa de le livrer à la justice française et le maintint dans sa dure prison, où il mourut de fièvre maligne le 16 juin 1785, à l'âge de vingt-sept ans. Le lendemain, il fut enseveli dans l'église Saint-Martin. Pendant ce temps, le procès par contumace s'était déroulé régulièrement à Aix, sans tenir compte de la naissance ni du rang de l'accusé. Le 17 novembre 1784, l'arrêt avait été rendu : d'Entrecasteaux était condamné à faire amende honorable, puis à monter sur l'échafaud pour y avoir les poings coupés, les bras, les jambes, les cuisses et les reins rompus, enfin il resterait exposé sur la roue jusqu'à ce que la mort vînt le délivrer. Le jour même eut lieu l'exécution en effigie, deux huissiers présents. Ce verdict impitoyable ne nous étonne pas, mais on eût aimé que Mme de SAINT-SIMON, l'instigatrice probable du crime, ait été poursuivie, bien que les preuves de sa culpabilité ne semblent pas faciles à rassembler

 

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Didier Erasme

Adage, 1508